Aujourd'hui encore, j'aime me balader lors des journées froides d'hivers. Admirer la ville recouverte de son épais manteau de neige, voir les gouttes d'eaux gelées étinceler au soleil tels des diamants, sentir le vent glacial rafraîchir mon visage et entendre le bruit de mes pas crisser sous le verglas. Tout cela me rappelle tant de choses. Des souvenirs lointains et enfouis au plus profond de moi, que seul l'hiver arrive à faire resurgir. Ces souvenirs qui remontent à l'année de mes dix-neuf ans.
A cette époque j'avais encore beaucoup de mal à mettre des mots sur les sentiments que j'éprouvais. J'étais beaucoup trop superficielle, égoïste et immature pour réaliser la chance et le bonheur qui m'était accordé.
J'étais jeune et riche, bien que mes parents aient décédés bien trop tôt à mon goût, ils avaient eu la délicatesse de me faire hériter d'une grosse somme d'argent ainsi que d'un appartement situé sur les Champs-Élysées. Je ne manquais pas non plus d'amour car j'étais entourée des deux personnes que je chérissais le plus au monde, à savoir mon grand frère Nathan et mon amie d'enfance Aurélia qui partageaient également le même appartement que moi.
La vie m'avait comblée et je ne me faisais pas prier pour exploiter ces richesses qui m'avaient été données.
En ce temps là, je haïssais l'hiver et toutes les mauvaises choses qu'il apportait tel que le froid, les rhumes et ces énormes manteau qui, bien qu'ils vous tiennent affreusement chaud, vous font ressembler à un sac à patates. Mais cette année-là je le haïssais plus particulièrement car cet hiver m'enlevait mon frère.
Ce matin-là, une énorme pagaille régnait dans l'appartement. Mon frère devait préparer ses bagages afin de pouvoir partir comme prévu en compagnie de sa petite amie, Mia , durant deux long mois.
J'étais triste et en colère car j'avais beaucoup de mal à supporter nos séparations. Je ne pouvais cependant pas le retenir. J'avais donc décidé de passer mes nerfs sur sa valise en rangeant avec hargne toute la pile de vêtements qu'il avait préparé la veille. J'accomplissais cette tâche de façon lente espérant ainsi le retenir le plus longtemps possible, tout en sachant au fond de moi que cela ne servirait strictement à rien.
« - Nina ! Tu devrais plutôt venir t'asseoir et discuter un peu avec ton frère avant son départ, me conseilla Aurélia qui essayait tant bien que mal d'apaiser ma colère.
-Non, laisse-moi ! grognai-je, J'ai presque fini.
- Comme tu veux, répondit-elle en soupirant »
Les heures défilaient à une vitesse folle. C'est dans ces moments-là que la théorie de la relativité nous semble la plus probante.
Tout en rangeant les affaires de mon frère, je repensais calmement à toutes ces années que nous avions partagé et à tout ces souvenirs que nous avions en commun. Je savais qu'il allait terriblement me manquer et ce sentiment d'impuissance me rendait encore plus colérique.
Je fus tout à coup sortie de mes songes par un flot de cheveux dorées qui me renversa sur le lit.
« Mia ! Tu m'étrangles ! criais-je en essayant la repousser.
-Oh ! Pardon ! »
Elle relâcha son étreinte puis s'assis à mes côtés faisant virevolter ses longs cheveux blonds de par et d'autre de son visage. Elle posa ensuite ses grands yeux bleus sur moi, un petit sourire au coin des lèvres.
« - Regarde, me dit-elle en sortant une photo de sa poche, c'est ton frère et moi. Nous l'avons prise la semaine dernière. »
Je pris la photo de ses mains et la contemplais. La peau de Mia était d'une blancheur telle qu'elle ressortait de façon saisissante lorsqu'elle se trouvait aux côtés de mon frère qui était aussi bronzé que moi.
« - J'ai essayé de faire onduler mes cheveux comme les tiens mais je n'ai pas réussi à faire d'aussi belles boucles, m'expliqua-t-elle d'un air dépité. Je voulais qu'on passe pour des jumelles.
- Ne t'inquiète pas, même sans ça on se ressemble déjà beaucoup.»
Je n'avais pas menti. Mia et moi nous ressemblions comme deux gouttes d'eau, au point que mon frère avait lui-même entamé des recherches afin de savoir si nous n'appartenions pas à la même famille. Seul notre grain de peau et la couleur de nos cheveux différaient, mais sans cela nous étions quasiment pareilles.
« - Venez vite ! Le repas est prêt ! appela Aurélia de la cuisine.»
Je reposais fébrilement les vêtements qui étaient étalés en désordre sur le lit pour courir la rejoindre. Les plats que préparait Aurélia étaient toujours d'une finesse et d'un goût exquis. J'avais toujours été fasciné ses talents culinaires.
J'arrivais en trombe dans la cuisine et aperçu sa silhouette se dessiner de l'autre côté de la porte vitrée qui donnait sur le salon. Elle était petite et frêle, les cheveux châtain, la peau aussi blanche que celle des poupées en porcelaine et le teint rosée. Beaucoup pensait qu'elle avait un Q.I et un sens de l'humour assez développer. Mon frère, lui, disait qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que d'une « idiote refoulée ».
« Cette idiote comme tu dis, lui avait-elle un jour rétorqué, se permet de sécher les cours et d'avoir les meilleurs notes de son école ! Tu te rends compte ? Et je n'ai pourtant que vingt ans !
- Aucun rapport, lui avait-il calment répondu, Et puis tu ne fais que confirmer mes dires. Lorsqu'on paye 8 000 Euros par an une école afin de passer son Bachelor en management mais qu'on assiste à aucun cours, je ne trouve pas ça très intelligent. Alors soit tu perds ton temps là-bas et tu ferais mieux de changer de filière, soit tu es une imbécile. »
Nathan avait toujours fondé de grands espoirs en Aurélia, espérant qu'elle ferai un jour des études de droit, le rêve qu'il n'avait lui-même pas pu accomplir. Mais étant trop fleur bleue, elle avait préféré suivre son petit ami de l'époque dans une école de commerce, plutôt que d'aller dans une université. Mon frère s'était alors tourné vers moi et même si j'étais allée dans une fac de sociologie, j'avais également pris parallèlement des cours de droit.
« Nathan ! Tu aurais pu venir m'aider à faire ta valise quand-même, le grondais-je lorsqu'il pénétra à son tour dans la cuisine. »
Il leva les yeux de son roman et me lança un sourire moqueur.
« Mais je te trouve si mignonne lorsque tu te démène ainsi. »
Je continuais de le fixer attendant la suite de sa réponse mais Nathan jugea que celle qu'il venait de me donner suffisait déjà amplement.
« Tu pourrai rester ici alors et laisser Mia partir toute seule à Londres, marmonnais-je, cherchant ainsi à le provoquer.
- Tu viens de dire quoi ?! me demanda-t-il en haussant les sourcils.
- Rien du tout ! Tu dois entendre des voix ! »
Je me précipitais alors sur ma chaise et plongeais mon regard dans le plat qu'Aurélia venait de nous servir : une spécialité indienne dont le nom m'échappait.
Je détestais me voir dans cet état. J'étais de mauvaise compagnie mais n'arrivais cependant pas à réfréner ma colère et ma mauvaise humeur.
Je haïssais Mia de m'enlever ainsi mon frère mais je ne pouvais rien faire d'autre que de maugréer dans mon coin.
« - Tu n'as pas faim Nina ? me demanda Aurélia en venant s'asseoir à mes côtés.
- Non, ce n'est pas ça... Je me sens un peu patraque. »
Je vis le visage d'Aurélia s'assombrir : elle venait de comprendre ce qui me tracassait.
« - Tu sais...
- Oui, tu as raison. Je vais aller me reposer un peu avant le départ de Nathan, l'interrompis-je avant qu'elle ne commence à me faire la moral. »
Je pris congé et me retirais dans ma chambre. Une fois à la porte refermée, j'attrapais le premier objet qui me tombait sous la main et le jetais de toutes mes forces à l'autre bout de la pièce, extériorisant ainsi ma colère. J'aurais continué ainsi encore longtemps si une énorme main ne m'avait pas saisis le poignet au moment ou j'allais balancer mon réveil.
« - Ne fais pas l'enfant ! s'écria Nathan d'un ton sec et menaçant.
- Lâche-moi, tu me fais mal !
- S'il te plait Nina, continua-t-il d'une voix plus douce, je suis obligé d'aller à Londres. Je le fais pour nous ! Tu sais très bien que j'ai des affaires à régler là-bas. Et puis ce ne sera que pour deux petit mois.
- Je sais. Je sais tout ça ! lui répondis-je la voix tremblante, Mais moi je ne veux pas que tu partes ! Pourquoi me délaisses-tu pour Mia ?
- Mais non, je n'ai jamais dit que je préférai Mia à toi. Et puis tu ne sera pas seule, tu sera avec Aurélia. Ne t'inquiètes pas, ça passera plus vite que tu ne l'imagines.»
Il accompagna ses propos d'une étreinte durant laquelle mes vêtements eurent le temps de s'imprégné de son parfum ainsi que de sa chaleur. Puis un rapide coup d'½il au réveil que je tenais encore dans ma main me fis comprendre que l'heure de partir était enfin arrivée.
« - Il faut qu'on y aille, Nat, murmurais-je. »
Il me relâcha puis nous nous dirigeâmes vers l'entrée de l'appartement où Mia et Aurélia s'y trouvait déjà, admirant la toute nouvelle paire de chaussure Prada que Nathan m'avait offert tantôt en guise de compensation.
« - Elles sont splendide ! s'exclama Mia en me voyant arriver, c'est encore un cadeau de Nathan je pari.
- Exact, lui confirma Aurélia en me lançant un clin d'½il.
- Il est toujours aux petits soin avec toi, Nina, continua Mia d'un ton boudeur, j'en serais presque jalouse.
- Mais tu es presque toujours jalouse de moi, Mia, lui lançais-je en souriant.
- Et toi, tu es trop égoïste, Nina. Tu ne veux même pas le partager. Il est tout le temps avec toi ! A croire qu'il te préfère à moi.»
Elle lança un regard à Nathan qui la prit par l'épaule afin de la rassurer.
« Tu as raison Mia...et pourtant c'est toi sa petite amie, pensais-je amèrement. »
Je partis chercher la valise de Nathan puis revint au moment où ils étaient en train de s'enlacer tendrement. Je sentis mon c½ur se serrer.
« - Voilà tes affaires, m'écriais-je en posant violemment la valise à ses pieds.
-Ah ah, merci ma Nina, me répondit-il en ébouriffant un peu ma tête.
- Bien, alors je vous dis au revoir ici, déclara Aurélia en s'approchant pour leur faire la bise.
- Tu ne nous accompagne pas ? demanda Mia, étonnée.
- Non, désolé. J'attends mon petit copain. »
Les embrassades ne furent pas très longues puis nous partîmes enfin pour l'aéroport.
Une fois arrivé à l'intérieur du terminal, je sentis ma gorge se nouer.
« -Je ne veux pas que tu partes, dis-je de nouveau à Nathan en m'agrippant à sa veste.
- Oh, oh, enfin, Nina! S'esclaffa Mia en me caressant la tête. »
Je fronçais les sourcils.
« Mia, va faire enregistrer nos bagages s'il te plait, lui ordonna mon frère, nous assurant ainsi un tête à tête de quelques minutes. »
Une fois qu'il l'eu vu disparaître au milieu de la foule, il se tourna vers moi et me saisit le visage de ses deux mains.
« - Tu vas aussi me manquer, tu sais ? Après tout, tu restes ma petite s½ur adorée.
-C'est presque mot pour mot, ce que je voulais te dire, lui répondis-je, émue.
- S'il te plait, promet-moi une chose avant que je ne parte.
-Quoi donc?
-Je ne serais plus là durant deux mois, je ne pourrai donc pas te protégé durant cette période. Alors ne t'attires aucun ennuie, O.K ? Ni au niveau social, ni côté c½ur.
-Pas de problème. Tiens, Mia à fini. Vas la rejoindre. »
Il me déposa un dernier baiser sur le front puis couru en direction de sa bien-aimé avant de se fondre dans la foule.
Je décidais de rester encore un peu dans ce hall bondé, le c½ur lourd et les yeux toujours rivés vers l'endroit où je les avais vu disparaître.
Dehors la neige commençait à peine de tomber. Les gens se précipitèrent à l'intérieur du terminal afin de se réchauffer tandis que ceux qui s'étaient avancer pour en sortir rebroussèrent chemin. Je voulus faire de même mais de violente nausées me poussèrent à en sortir le plus rapidement possible. Je savais que j'aurais dû pleurer, cela m'aurait sûrement soulagé. Mais mon égaux était tel qu'il m'empêchait d'exprimer publiquement quelque expressions que ce soit qui aurait pu m'attirer la pitié d'autrui.
C'est alors que je l'ai aperçu. Ce grand jeune homme aux regard intense et prenant qui me fixait au travers de la vitre teintée de sa limousine. Le temps c'était alors comme figé. Je ne sentais plus le vent soufflé avec rage sur mon visage, n'entendais plus la cacophonie de la foule qui allait et venait autour de moi, le bruit de la circulation avait disparu et la neige était comme immobile. Je ne voyais plus que lui.
Mais pourquoi me regardait-il de cette façon-là ? Était-ce un rêve ?
Nous aurions pu nous dévisager ainsi des heures durant, si une fillette ne m'avait pas foncé dessus avec sa poussette en plastique.
« -Hé ! Tu pourrais t'excuser ! hurlais-je en me retournant vers elle. Tu ne sais pas que c'est impoli de ne pas demander pardon lorsqu'on bouscule quelqu'un ? Où as-tu appris les bonnes manières ?! »
La pauvre eut si peur qu'elle repartit rejoindre en courant sa mère. J'admirais quelque secondes cette scène, la mine réjouie avant de me souvenir de ce qui avait précédé cet épisode.
Je scrutais alors rapidement les alentours. Mon sermon n'avait duré que quelque secondes mais cela avait suffit pour que la superbe limousine noire disparaisse.
Le sentiment qui m'avait envahis quelques minutes auparavant me revint alors, me faisant frissonner.
Quel était-il ?
Je pensais un instant au mot « coup de foudre », mais chassais rapidement cette idée de mon esprit. Tout ceci n'existait que dans les romans, et puis Aurélia utilisait si souvent cette expression que je ne pouvais décemment plus l'associé au mot « réalité ».

